A l’attention d’Eva Joly
LA CORSE A L’AVANT-GARDE DE LA JUSTICE ET DE L’ECOLOGIE
1/ UNE JUSTICE IMPARTIALE : GHJUSTIZIA PAOLINA, 1755/1769
« La partie de l’œuvre de Paoli qui fut le plus immédiatement populaire et polarisa longtemps la gratitude des Corses, fut l’activité qu’il déploya pour assurer l’administration d’une justice exacte et impartiale.
C’était en effet dans ce domaine que les Corses avaient le plus à se plaindre de la domination génoise. Les dernières années de celle-ci avaient le nombre des homicides atteindre des chiffres inquiétants, à cause du développement tant des vengeances privées que d’un véritable brigandage.
…/…
L’organisation judiciaire instaurée par le gouvernement national eut d’abord le mérite de la simplicité…/…Cependant Paoli fait porter l’essentiel de son effort sur la prévention de la criminalité par la réconciliation des familles en état d’inimitié. Mais, si les appels à la religion et au patriotisme sont restés vains, il entend que le châtiment soit inexorable : « Il faut exterminer les bandits et rompre les ligues de leurs parents ; c’est la rigueur qui convient d’abord». Et sans exception de personne…/…C’est ainsi que le JUSTICE PAOLINE devait s’acquérir le renom de rapidité et de sévérité équitable qu’elle conserve encore. Utilisant en outre, en cas opportuns, des pénalités courantes à l’époque confiscation des biens, démolition de la maison, elle fut tellement efficace que le nombre des homicides par inimitié tomba à deux par ans ».
In VIE DE PASCAL PAOLI, René Emmanuelli, Accademia di Vagabondi, Pigna 1975
2/ LES ESSAIS NUCLEAIRES A L’ARGENTELLA
En 1960, le gouvernement de Michel Debré envisageait d'implanter en Balagne une base d'expérimentations nucléaires. Plus précisément dans le massif de l'Argentella dont le site, selon les experts de l'époque, se prêtait parfaitement à ce type d'essais.
« Son volume, sa roche granitique dure et ses importantes pentes permettront en effet d'absorber, dans des conditions de sécurité optimales, les explosions chimiques et nucléaires de faible importance que provoqueront ces essais », avait ainsi déclaré Pierre Guillaumat, ministre délégué à l'énergie atomique, le 14 avril 1960 à Ajaccio. Une argumentation complétée par d'autres détails tout aussi rassurants servis par le même homme : « Les effets sonores de ces explosions seront comparables à ceux d'une mine pour l'ouverture d'une route. L'évacuation des villages voisins ne sera pas nécessaire, ces essais ne seront pas tributaires des conditions météorologiques (puisque souterrains) et aucune retombée radioactive ne sera à craindre du fait de la fusion et la vitrification de la roche... »
C'est à l'unisson - toutes tendances politiques confondues – que les corses se mobilisèrent, en un temps record, pour s'opposer catégoriquement à ce projet. Une véritable levée de boucliers soutenue par l'ensemble des parlementaires corses (y compris ceux de la majorité présidentielle). À l'évidence, l'État n'avait pas soupçonné qu'elle puisse prendre de telles proportions. D'autant que son chef jouissait encore sur ce territoire d'une très large popularité. Un Général De Gaulle pour le moins surpris que des représentants d'associations corses de Paris suggèrent à Michel Debré, puisqu'ils sont censés ne présenter aucun risque de nuisances, que ces essais nucléaires aient donc lieu à... Colombey-les-Deux-Églises !
PETITE CHRONOLOGIE :
14 avril 1960 : Pierre Guillaumat et Francis Perrin, respectivement ministre délégué et haut-commissaire à l’énergie atomique, sont en visite à Ajaccio pour rendre public un projet d’installation sur le site de l’Argentella (entre Calvi et Galeria) d’une base d’expérimentations nucléaires souterraines.
20 avril : à Ajaccio, Bastia, Corte, mais aussi Marseille et Paris sont organisées des réunions visant à créer des comités de défense contre ce projet. De nombreux élus, responsables syndicaux et représentants du monde associatif appellent à la mobilisation.
23 avril : en réponse aux nombreux courriers qui lui parviennent, Michel Debré assure que ces expérimentations ne présenteraient pas le moindre danger pour aucun être vivant et qu’elles seraient pratiquées de novembre à avril, soit… hors saison touristique.
28 avril : la population de Balagne se rassemble devant la sous-préfecture de Calvi pour, au son du tocsin, manifester son refus que l’État mette son projet à exécution.
2 mai : alors qu’un grand rassemblement populaire a été organisé à Ponte-Novu, le préfet de Corse Bernard Vaugon fait une déclaration dans laquelle il précise que rien n’a été décidé par le gouvernement. Le début de la « reculade » de l’État.
6 mai : des mots d’ordre de grève sont lancés dans l’île par plusieurs corporations.
14 juin : alors qu’une manifestation de masse est programmée sur le site même de l’Argentella, le gouvernement fait savoir dans un communiqué laconique que les techniciens chargés d’étudier sur place les conditions d’implantation de la base, ont quitté la Corse. Une façon dissimulée (pour ne pas perdre la face) d’annoncer que le projet est abandonné.
. Et ce, seulement trois semaines (jour pour jour) après l'annonce faite à Ajaccio par le ministre Pierre Guillaumat.
3/ LES BOUES ROUGES
Le déversement des « boues rouges » en Méditerranée a commencé en mai 1972 : après un accord donné par les autorités italiennes, à titre expérimental et pour six mois, une société italienne, la Montedison, installée près de Livorno, organise le rejet de ses deux à trois mille tonnes de déchets quotidiens à une vingtaine de milles du cap Corse. Il s'agit d'une usine de production de bioxyde de titane et de vanadium. Le bioxyde de titane est utilisé par de nombreuses industries, peinture, céramique, émaux, encres, matières plastiques, produits pharmaceutiques.
Pour obtenir la peinture, il faut du blanc de titane (bioxyde), obtenu par l'attaque de l'ilménite, minerai sableux noir, à l'acide sulfurique. Se dégagent alors des sulfates ferreux (de fer, titane, vanadium, chrome, arsenic, plomb, cadmium). On isole le bioxyde de titane par précipitation et combustion. Reste donc une masse énorme de déchets. Pour une tonne de bioxyde de titane, on rejette 4,5 tonnes d'acide sulfurique, 1,5 tonne d'oxyde de fer, 6,5 kg d'oxyde de manganèse, 3,3 kg d'anhydride de vanadium, 1,3 kg de trioxyde de chrome, des dérivés d'arsenic, de plomb et de cadmium.
L'acide sulfurique brûle toute matière vivante s'il est concentré, coagule les protides dont sont composés tous les êtres vivants, augmente l'acidité de la mer (d'où déséquilibre et mort des plantes et animaux). Des décès et échouages suspects de gros cétacés ont été constatés sur les côtés corses. Le cas le plus flagrant étant celui d'un Rorqual commun de 20 mètres et 10 tonnes dont la peau semblait grillée.
Le titane et le vanadium sont des métaux rares dont une dose infime peut avoir des conséquences catastrophiques : 2 mg de titane par litre tuent le plancton végétal et 4 mg tuent le plancton animal. Le vanadium s'accumule dans l'organisme : il n'est ni détruit ni éliminé ; toute nouvelle dose ingérée s'ajoute aux précédentes. Lorsque le seuil de toxicité est dépassé, des troubles apparaissent dans la formation des globules rouges.
En dépit des protestations, l'autorisation unilatérale et en principe provisoire, est maintenue. Les personnalités les plus éminentes, des océanographes et des biologistes comme le commandant Cousteau, Paul-Émile Victor, le docteur Bombard, ont dénoncé le danger. Le professeur Vaissière, directeur du Laboratoire de Lutte contre la pollution en mer, le docteur Aubert, directeur du Centre d'études et de recherches de biologie et d'océanographie médicale (CERBOM) et directeur de recherches à l'INSERM ont analysé les problèmes.
Des prélèvements et de nombreux dosages ont été faits, des expériences de laboratoire sont en cours, et un rapport précis sera publié. Les possibilités d'épuration existent, sont connues et applicables… Mais si l'usine recycle ou épure ses déchets, le prix de revient du titane augmenterait de 15 %.
En 1973, un mouvement populaire massif de défense du patrimoine naturel touche l’opinion publique insulaire et les Corses de l’extérieur en réaction à la pollution marine au large du cap Corse. Des comités anti-boues rouges fleurissent à Bastia et à Ajaccio. Une grande manifestation unitaire a lieu en février 1973, avec à sa tête élus de toutes étiquettes, hommes politiques, autorités religieuses, cela dégénère et se termine par l’arrestation du responsable fédéral du parti communiste, adjoint à la mairie de Bastia, et du porte-parole de l’Action régionaliste corse, (ARC). Cette mobilisation générale aboutit à la condamnation, en avril 1974, des responsables de la multinationale au procès de Livourne. Et à la fin des déversements.
4/ LES TERRES AGRICOLES ET LES VINS TRUQUES
Le 21 août 1975, des militants de l'ARC (Action de la Renaissance de la Corse), occupent une cave viticole de la plaine d'Aleria, qui appartient à un pied-noir réfugié d'Algérie. Ils exigent que soient mieux pris en considération les intérêts des Corses, que soit mis fin à une forme de «colonisation» de l'île et au scandale des vins trafiqués par surchaptalisation.
Depuis le départ des pieds-noirs d'Algérie, treize ans plus tôt, le gouvernement français avait en effet facilité l'installation de plusieurs d'entre eux, anciens gros colons de la plaine de la Mitidja, dans les pâtures de la plaine d'Aléria à des conditions qui étaient refusées aux corses.
Le matin du 22 août 1975, trois escadrons de gendarmerie venus du continent, au total un millier d'hommes, prennent position autour de la cave, avec des hélicoptères lourds et des blindés. Une réaction qui surprend par sa démesure, de la part du gouvernement de Jacques Chirac, Valéry Giscard d'Estaing étant président de la République.
Face aux forces de l'ordre, les militants sont une douzaine, armés de fusils de chasse. Ils refusent de se rendre et l'assaut est donné à 16 heures. Plusieurs assiégés sont blessés. Deux gendarmes sont tués.
C'est le début d'une longue période de troubles dont l'île de Beauté peine à sortir. Mais quelques années plus tard, cette forme de viticulture industrielle a fait totalement faillite, et a été heureusement remplacée aujourd’hui par une viticulture de qualité, respectueuse du terroir et de son identité.
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